Tony Ferri : le pouvoir de punir - Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ?

, par Rhubarbe

Mise en question de la prison et de la surveillance électronique (SE), extension du contrôle social

Interview de Tony FERRI.
Propos recueillis par Marc Leplongeon
12 août 2014

Mise en question de la prison et de la SE, extension du contrôle social

Dans Le Pouvoir de punir, publié aux éditions L’Harmattan, Tony Ferri, philosophe et conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation (CPIP), revient longuement sur le sens de la peine. De la peine de mort à la prison, l’auteur explique les raisons qui poussent un juge à prononcer des sanctions. Selon lui, loin d’agir véritablement sur la délinquance, la peine permet surtout à un système de prospérer. Le pouvoir s’en sert pour assouvir sa domination, les acteurs du monde économique en profitent pour faire de la sécurité un commerce. Face au changement de dogme imposé par la réforme pénale de Christiane Taubira, qui veut imposer "l’enfermement dehors" comme principal mode de sanction, c’est, selon Tony Ferri, la classe politique tout entière qui peine à penser la peine. Interview.

Le Point.fr : "Réprimer le mal par le mal", "effet de décontamination sociale", "endettement vis à vis de la société"... Le discours que l’on a entendu contre la réforme pénale de Christiane Taubira est quasiment identique à celui qui prévalait à l’époque de la peine de mort en France. Qu’est-ce que cela signifie ?

Tony Ferri : En effet, les critiques que l’on entend aujourd’hui sont presque exclusivement les mêmes que celles qui étaient jadis adressées contre l’abolition de la peine de mort ou l’abolition de l’esclavage. D’où une éternelle rengaine : si vous supprimez les prisons, il en résultera une hausse de la délinquance, l’insécurité ou le chaos régnera, car il y a des méchants et des salauds partout. On croit qu’il n’y a pas d’alternative à la prison, parce qu’elle est, en gros, la seule modalité pénale grave disponible. On pense naïvement que l’emprisonnement est le moyen le plus sûr et le plus efficace de faire exécuter une peine. Autrement dit, punir, condamner, emprisonner offrirait les meilleures garanties contre la récidive et empêcherait la délinquance de nuire.

Pourtant, selon vous, le recours à la prison est loin de faire baisser la délinquance...

L’emprisonnement est devenu une sanction si massive dans nos sociétés contemporaines qu’il s’alimente mécaniquement, au point que la France ne cesse aujourd’hui de battre ses propres records en termes d’incarcération. C’est ainsi que le contrôleur général des lieux de privation de liberté en est venu à parler de l’avènement d’ "usines de la captivité". Si la prison était la réponse la plus probante au phénomène de la délinquance, il en résulterait, à tout le moins, l’amorce d’une "décarcéralisation" et un sentiment de sécurité retrouvée. Or, il n’en est rien. Tout se passe comme si l’on emprisonnait pour emprisonner et comme si la machine pénale, déréglée, n’était plus maîtrisable.

Peut-être est-ce dû au fait que les délinquants ne craignent pas vraiment la sanction pénale, non ?

Le délinquant ne se pose pas la question de savoir s’il a peur ou non de la sanction, ce n’est pas en ces termes qu’il a rapport à l’infraction. Il se situe dans l’action. Les actes du délinquant ne sont pas loin d’exprimer la conséquence d’un mode de vie particulier, d’un environnement souvent précaire ou violent, de fréquentations hostiles et inévitables, d’un appel d’air vers la marge, à cause de toutes sortes de carences affectives, éducationnelles, matérielles, etc. Un délinquant est un être que la vie a rendu, dans sa condition et dans sa chair, déficitaire et que la loi n’a pas suffisamment protégé.

Plutôt qu’à véritablement corriger le coupable, ne cherche-t-on pas, par la sanction, à contenir les gens "biens insérés" dans ce qui est considéré comme moralement acceptable par la société ?

La pénalité vise à sanctionner, à dissuader, ou encore à prévenir la récidive. Si l’on demandait aux détenus à quoi sert la prison, ils répondraient sans doute qu’elle sert à humilier, à détruire ou à animaliser. Mais il est une autre fonction pénale, tout à fait décisive et subtile, qu’avait repérée Émile Durkheim : celle de garantir la cohésion sociale. Pour le sociologue, la pénalité ne permet pas seulement de mettre au pas ceux qui franchissent la ligne rouge, mais aussi, et surtout, de propager le sentiment de crainte ou de dégoût de l’infraction au sein même de la communauté, afin d’en conserver l’unité, d’empêcher des fuites vers ses bords, de blâmer le franchissement de ses contours. Si la pénalité est dissuasive, elle l’est avant tout aux yeux des gens dits "honnêtes" qui, parce qu’ils se croient, à tort ou à raison, bien insérés, redoutent la sanction pénale.

En somme, la sanction est nécessaire. Mais elle l’est surtout pour nous... D’où une question : à qui profite la peine ?

Tout se passe comme si la société se nourrissait de ce déficit qu’elle organise au détriment de certains groupes. Michel Foucault explique fort bien, dans sa "théorie des illégalismes", que l’une des fonctions des pénalités est de légitimer les politiques sécuritaires, même les plus sectaires ou attentatoires aux libertés individuelles. La délinquance est en effet utile au pouvoir, parce que, sous couvert de la traque et de la volonté de sanction, elle est l’instrument de sa force, de sa consolidation, en un mot de sa domination. Les décideurs fabriquent de la délinquance et obtiennent en retour une sorte d’assise confortable et pérenne dans leur pouvoir. D’autant plus que la délinquance financière, dite en "col blanc", jouit, elle, d’une impunité quasi totale. La délinquance permet également la croissance d’un marché et la multiplication des sociétés lucratives qui font de la sécurité un commerce (parcs pénitentiaires, dispositifs de placement sous surveillance électronique, etc.).

Les aménagements de peine ont connu un véritable essor avec la loi pénitentiaire de 2009. Le mouvement ne va pas s’arrêter, puisque la réforme pénale de Christiane Taubira vient d’être validée par le Conseil constitutionnel. Qu’est-ce que cela change ?

On assiste à un phénomène "d’enfermement dehors". Le placement sous surveillance électronique (PSE) en est un exemple. En sociologie, on parle de "déterritorialisation"*. À l’inverse de la prison, le placement sous surveillance électronique réside dans une sanction qui associe pénalité et communauté. Cette mesure implique la pleine soumission du condamné, son engagement à respecter le cadre de la mesure, une forme d’abnégation et de collaboration à sa propre sanction. On ne demande pas au prisonnier son avis pour aller en prison, tandis qu’on exige ou suppose, en quelque manière, son consentement à porter le bracelet pénal. Lorsque le juge prononce un placement sous surveillance électronique, c’est l’institution judiciaire qui déménage au domicile du condamné. Cela n’est pas sans poser problème. L’hyper-surveillance traduit, selon moi, cette véritable incursion du public dans le privé, de l’étatique ou du social dans la sphère de l’intime. Le pouvoir de sanction est ainsi vécu par les placés comme s’introduisant partout et comme étant perceptible nulle part. Cette forme de sanction a ceci de particulier qu’elle s’immisce subrepticement dans la vie quotidienne, elle s’invite au domicile, elle parasite les relations intrafamiliales.

La guillotine, les décapitations, les effusions de sang sur la place publique ont disparu. Vous parlez de banalisation de la sanction et de "carcéralisation" du monde libre. Que voulez-vous dire ?

La sanction n’opère plus selon une démarcation franche entre les "normaux" et les "anormaux", les "gens bien insérés" et les "délinquants". Tout le monde peut maintenant faire l’objet d’un placement sous surveillance électronique pour conduite en état alcoolique, consommation de cannabis, ou encore violences conjugales... Plutôt que de vouloir toujours plus de mesures punitives ou expéditives, nos concitoyens doivent en prendre conscience. Car ce type de sanction jette une certaine opacité entre le carcéral et le non carcéral. Si le placement sous surveillance électronique est une sanction qui vise à la "décarcéralisation" (faire baisser le stock de détenus, NDLR), cela peut avoir pour conséquence, par ricochet, la possibilité d’une "carcéralisation"** du monde libre. Le fait de vouloir rendre invisible la sanction participe également à cette évolution. On le voit parfaitement avec les exécutions capitales aux États-Unis. L’opinion publique veut que le délinquant souffre, mais elle ne veut pas souffrir ni avoir mauvaise conscience face à cette souffrance qu’elle appelle pourtant de ses voeux.

Au fil du temps, ceux que l’on qualifiait de "monstres" deviennent des "anormaux", des inadaptés, et l’on finit par orienter la punition vers une prise en charge thérapeutique. Qu’est-ce que cela traduit ?

Aujourd’hui, tout tend à devenir médical ou pathologique : la consommation d’alcool, l’enfance hypernerveuse ou asociale à l’école, le rapport au sexe... On assiste à un phénomène de "policiarisation" et de "judiciarisation" de la fonction médicale. Robert Castel a souligné, dans son Ordre psychiatrique, que le médecin, et tout particulièrement le psychiatre, est devenu, à compter du début du XIXe siècle, un policier, le bras droit du juge, l’alibi à l’ordre social. Concrètement, cela signifie que le médecin est devenu l’excuse du juge, sa bonne conscience en un sens, parce qu’il apporte des justifications à ses sentences et décisions. Je crois, pour nuancer ces propos, qu’il y a tout de même des psychiatres et des juges qui résistent à cette tendance décrite par le sociologue. Si jadis c’était le crime qu’on répudiait au travers de la sentence souveraine, aujourd’hui c’est le délinquant qu’on scrute, stigmatise, soumet à toutes sortes de contrôle. La loi sur la rétention de sûreté, qui a fait couler beaucoup d’encre, fournit une illustration de ce phénomène : la notion de soins justifie la prolongation de l’enfermement. Par la suite, rendre indiscernables le délinquant et le malade mental a pour conséquence de jeter l’opprobre sur l’ensemble de la communauté des malades mentaux et de faire passer tous les délinquants pour des personnes dangereuses. Le problème est ici : le risque d’amalgame.

* On trouve ce concept de "déterritorialisation" dans les "Surveillance studies" et plus particulièrement dans les travaux de Jean-Charles Froment.

** Le sociologue Zygmunt Bauman parle de "prisonnisation" du monde libre.

Le Pouvoir de punir. Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine ? Tony Ferri, aux éditions L’Harmattan.

Voir en ligne : http://www.ccsp-ctrg.be/fr/actualit...